samedi 18 février 2012

Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick





   1948. La Seconde Guerre est terminée. Les Alliés viennent de capituler devant les forces de l’Axe, et les Etats-Unis sont divisés en deux zones d’occupations respectivement dominées par les Nazis à l’Est et les Japonais à l’Ouest.
Quelques années plus tard, dans les nouveaux Etats-Pacifiques d'Amérique sous domination nippone, le pays vit sous la philosophie et l'art de vie japonais. Comme le Yi King, devenu guide spirituel pour de nombreux américains. Mais c'est un autre livre qui fait le plus parler de lui, un ouvrage intitulé La Sauterelle pèse lourd (ou Le poids de la Sauterelle pour la nouvelle traduction), interdit et qu'on s'échange sous le manteau, et qui raconterait un monde où les Alliés auraient gagné la Seconde Guerre Mondiale en 1945...

   Ces premières bases posées, l’auteur mène une réflexion intéressante sur les conséquences d’une telle situation (poursuite du génocide par exemple, colonisation, politique externe...) par le biais de différents personnages qui se croisent sans pour autant se rencontrer, tout en confirmant son talent inimitable dans les thèmes qui lui sont chers : univers truqués, paradoxes temporels et questionnements métaphysiques et mystiques. Dick est d'ailleurs, lors de l'écriture du Maître du Haut Château, très influencé par un traité divinatoire chinois nommé Yi King, et qui deviendra personnage à part entière du roman en imprégnant, comme K. Dick l'est dans cette période étrange de sa vie, les personnages de son livre, qui consultent régulièrement le Livre des mutations comme il est communément appelé, pour répondre aux choix qui s'imposent à eux.

   Philip K. Dick décrit ici une uchronie (genre littéraire qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé, à résumer par présent alternatif) où l’Axe , et non les Alliés, aurait remporté la Seconde Guerre Mondiale.
Si l’uchronie change le cours de l’Histoire pour créer une intrigue et amener le lecteur à s’interroger, Pilip K. Dick s’amuse seulement à modifier quelques points de l’Histoire (la mort précoce du président Roosevelt étant l’élément déclencheur) telle qu’on la connait pour guider son récit en une série d’événements qui vont conduire à la victoire des forces de l'Axe en 1948, et s'enchaîner logiquement sur une Europe entièrement dominée et dirigée par l'Allemagne.

   Habilement amenée, l’intrigue, comme dans les autres ouvrages de K. Dick (Blade Runner ou plusieurs de ses nouvelles), décolle rapidement pour se terminer sur une apothéose finale qui reste largement ouverte. On appréciera, ou pas. Mais c'est bien ce final qui a conduit le roman à titre de livre culte.
On note aussi la mise en abîme de l’écrivain (K.Dick et son protagoniste Abendsen) qui décrit une réalité uchronique où le camp adverse aurait remporté la guerre. Mais, plus intéressant même, on remarque que la réalité décrite dans Le poids de la Sauterelle diffère de la nôtre. Même si les Allemands ont perdu la guerre, on note toutefois quelques différences minimes entre le monde décrit par Abendsen et le nôtre, qui tend à prouver que ce n'est pas le même dans lequel nous vivons. Mise en abîme encore plus spectaculaire quand on comprend donc que, si le livre dit vrai, et que la vraie réalité est celle de l'ouvrage Le poids de la Sauterelle, notre réalité (celle du lecteur) est aussi fausse que celle de K. Dick dans laquelle l'Axe aurait gagné la guerre !
Comme l'explique brillamment Laurent Queyssi dans la postface de la nouvelle traduction, "le tour de force de K. Dick est de parvenir à retourner complètement le point de vue des lecteurs sans employer les effets pyrotechniques archétypaux de la science-fiction."

   Enfin, il est intéressant de constater que la nouvelle traduction de Michelle Charrier parue en 2012 offre une toute autre lecture de l'oeuvre. En effet, cette dernière propose une traduction plus précise du style relativement différent qu'a employé K. Dick pour son roman. Ses phrases courtes, incisives et concises se rapprochent des haïkus japonais car Dick s'immisce dans la peau d'un personnage qui vivrait, comme dans le roman, sous domination japonaise.

   Cette nouvelle édition permet aussi de découvrir les deux premiers chapitres de ce qu'aurait été la suite du Maître du Haut Château, mais qui n'aura malheureusement jamais vu le jour, K. Dick abandonnant tout bonnement le projet face à l'horreur du sujet qu'il décrit, trop dur à supporter pour lui.

   Même s’il reste malheureusement très dur à lire (K. Dick n’est pas un écrivain à conseiller à tout le monde, selon ses écrits), Le Maître du Haut Château demeure un classique qui mérite amplement son statut de chef-d'oeuvre (prestigieux prix Hugo en 1963).

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