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mardi 29 août 2017

Les sables de l'Amargosa, de Claire Vaye Watkins


Dans une Californie apocalyptique devenue stérile suite à une terrible sécheresse, un couple de personnes, ayant perdu la moindre trace d'espoir dans ce désert de sable, retrouve le désir d'un avenir meilleur en la personne d'une mystérieuse fillette, et d'une rumeur selon laquelle une colonie, fondée par un sourcier gourou visionnaire, aurait trouvé de l'eau.

Road-trip dans une Amérique asséchée et désertée... la comparaison avec Cormac McCarthy semble évidente et facile. Pourtant, ce roman n'est pas un énième La Route, c'est tellement plus, et fort heureusement.
À la fois conte initiatique, roman post-apocalyptique et récit d'anticipation réaliste, cette fable audacieuse tire plus d'un "Mad Max" poétique et chimérique.

L'écriture prend à la gorge. Le style est puissant et totalement maîtrisé. Le récit fourmille de détails et propose des personnages originaux, charismatiques et tendrement attachants à leur manière
Le paysage dépeint est ultra-réaliste. Ne reste plus en Californie qu'une communauté vivant selon des règles anarchiques, montrant une société fragilisée, victime d'une crise sans précédant mettant en exergue les points faibles et les fêlures d'une Amérique fière.

Sur la forme, Les sables de l'Amargosa est tout simplement hallucinant. La structure est ambitieuse et le découpage l'est tout autant (on pense notamment à ce catalogue animalier qui apparaît subitement entre deux chapitres).

En bref, c'est une véritable secousse dans cette rentrée littéraire.


samedi 26 août 2017

Underground Railroad, de Colson Whitehead



Célèbre réseau clandestin qui permit aux esclaves de passer d'un Sud raciste à Nord libre et abolitionniste, l'"Underground Railroad" est un terme qui s'appliquait à tous ceux qui, de près ou de loin, avaient aidé des esclaves dans leur fuite. Mais Colson Whitehead, dans une prose talentueuse, maîtrisée et des plus originales, réussit le pari fou de matérialiser ce terme en un véritable réseau ferroviaire souterrain, symbole fantasmé d'un mouvement abstrait pour de très nombreux américains aujourd'hui encore.

À travers l'incroyable odyssée de Cora et Caesar, esclaves dans l'État de Géorgie traqués suite à leur fuite par un chasseur d'esclaves, Colson Whitehead nous convie à nous arrêter et explorer, par l'intermédiaire de cette voie ferrée fictive et des multiples protagonistes rencontrés, différents États, et nous invite ainsi à réfléchir sur les fondements et les mécaniques mêmes du racisme et de l'esclavagisme.

Roman pré-Sécessionniste puissant, Underground Railroad illustre le combat poignant de ces esclaves en fuite pour rejoindre les États abolitionnistes du Nord.
À l'instar de Salomon Northup (12 Years a slave) et Toni Morrison (Beloved), Colson Whitehead dépeint avec brio le fantôme d'une Amérique esclavagiste.

Et bien malheureusement, à l'heure où j'écris ces lignes, les récents événements américains de Charlottesville le rendent brûlant d'actualité et plus que jamais nécessaire.


lundi 17 août 2015

Homme cherche Femme et autres histoires d'amour de Simon Rich







Imaginez un monde où les relations de couple seraient régies par des contrats et que les femmes pourraient "échanger" leurs hommes au terme de ceux-ci. Ou à quoi ressemblerait la vie privée d'un préservatif, raconté par lui-même
Dans les sketchs de Simon Rich, il n'est pas étrange de croiser un Hitler encore vivant, vieillissant mais sacrément cool, qui sortirait avec votre ex-fiancée. De découvrir un Sherlock infaillible qui détecterait le moindre indice, mais qui ne verrait pas que sa petite-amie le trompe. Ou encore un Cupidon flemmard et branché qui se ferait engueuler par Zeus car il ne tirerait plus que ses flèches sur des personnes qu'il jugerait "cool".

Voici tant de sujets qu'on penserait tirés par les cheveux s'ils n'étaient pas aussi bien traités et distillés par le génie de Simon Rich (on pense à Woody Allen ou aux Monty Python par le côté non-sense).
Ne vous fiez pas au titre peu accrocheur (le titre en version originale, The Last Girlfriend on Earth, est bien plus efficace), ou à la couverture qui l'est encore moins (très mauvais choix éditorial de la part de Seuil, qui nous a habitué à bien mieux) car Homme cherche Femme et autres histoires d'amour n'est pas du tout un roman à l'eau de rose pour midinette frustrée, mais une pépite d'originalité et de politiquement incorrect !

Décomposé en trois actes de la relation amoureuse : "La rencontre", "Le couple" et "La rupture", Homme cherche Femme traite de l'amour d'une manière originale, inattendue, surréaliste et totalement absurde sans jamais tomber dans la mièvrerie, bien au contraire.
C'est inénarrable, inventif, hilarant et complètement barré.
Ces nouvelles sont pourtant le miroir intelligent des relations de couple actuelles, parsemé d'observations cinglantes, et nous force à faire un parallèle, poétique et décalé certes, avec nos propres relations amoureuses.
Simon Rich, chroniqueur et auteur pour le New-Yorker et Mad, ou encore scénariste de sketchs pour le Saturday Night Live, nous prouve ici qu'il est le petit talent littéraire qu'on attendait depuis bien trop longtemps dans le registre de la nouvelle scène comique américaine, rien que ça.

À noter l'adaptation, par l'auteur lui-même, de quelques-unes de ces nouvelles dans une série hilarante et barrée appellée Man Seeking Woman.

jeudi 7 novembre 2013

American Prophet de Paul Beatty



« Ce boulot de messie est une plaie ». C’est sur cette punchline surprenante que débute la quête de Gunnar Kaufman.
Issu de la classe moyenne afro-américaine, Gunnar, poète dans l’âme et fin basketteur, vit sa jeunesse de manière insouciante à Santa Monica, seul Noir parmi les Blancs plutôt aisés qui l’apprécient. Il est néanmoins contraint, suite au divorce de ses parents, de s’installer dans un ghetto de Los Angeles où règne la loi du plus fort, entre « Nègres », « Latinos » et « Bridés » comme ils s’appellent. Survivant tant bien que mal, il devient une figure de l’intelligence noire américaine, se voulant le fils spirituel de Martin Luther King. Mais, rapidement déçu, il va se transformer en un nouveau prophète de la communauté afro-américaine et promouvoir le suicide collectif de son peuple…
Paul Beatty pose ici la question de l’identité noire aux Etats-Unis. Ses préjugés raciaux, mais aussi sociaux. Il s’y amuse d’ailleurs en caricaturant son protagoniste. Passant du jeune rêveur afro au gourou de masse, jonglant par une période gangsta, Gunnar tente de se trouver une place dans le monde.
Remarqué chez nous avec Slumberland, Paul Beatty s’est avant tout fait connaître pour ses talents de slameur, et gagne à l’occasion d’un concours, un contrat de publication qui lui permettra d’éditer deux recueils de poésies, malheureusement inédits en France.
Premier roman de Beatty sorti en 1996 aux Etats-Unis, American Prophet (The Withe Boy Shuffle dans sa version originale) s’amuse à casser les stéréotypes racistes de façon originale, à la fois drôle, pleine d’autodérision, et dérangeante.
L’écriture possède un flow particulier, rythmé et dans une prose très slam, qui mélange poésie et argot de rue d’une manière surprenante mais maniée.
American Prophet est en somme un excellent roman coup de poing, qui bouscule nos préjugés tout en étant drôle, poétique et pertinent.

samedi 16 mars 2013

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson



Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, c’est Allan Karlsson, qui refuse de rentrer dans sa centième année entouré de vieux séniles, de l’adjoint à la mairie et de la presse locale.
Il décide donc de prendre la poudre d’escampette par la fenêtre de sa chambre, charentaises aux pieds, pour vivre un road-trip des plus délirants à travers la Suède.
Quand il va, par inadvertance, trouver une valise pleine d’argent (il espérait plutôt y trouver des souliers à troquer contre ses charentaises), notre petit vieux va se retrouver pourchassé par les plus dangereux malfrats de la pègre.  
Mais, derrière ce centenaire bougon se cache un ancien artificier de génie qui va, malgré lui, se retrouver mêlé, à la manière d’un Forest Gump, aux grands évènements historique du siècle dernier et rencontrer ces personnages qui ont fait l’Histoire, comme Staline ou Truman.
Road-movie, polar, roman d’humour noir, on navigue tour-à-tour dans tous ces genres avec ce roman foisonnant, dont l’ambiance nordique et les personnages hauts-en-couleurs et complètement décalés (on y croise un vendeur de saucisses surdiplômé, un kleptomane ou encore une éléphante nommée Sonja) contribuent au festival d’inventions de cette histoire.
Un livre hilarant, carrément loufoque mais aussi incroyablement optimiste.

lundi 11 mars 2013

Ma soeur vit sur la cheminée Annabel Pitcher



La sœur en question qui vit sur la cheminée, dans une urne, c’est Rose, tuée dans un attentat terroriste à Londres.
Jamie, le petit garçon qui nous raconte cette histoire, n’a plus vraiment de souvenir d’elle. Cinq ans plus tard, il se rappelle seulement que ce drame à détruit sa famille.
Sa sœur (jumelle de Rose qui essaye de se différencier d'elle en adoptant un look et une attitude rebelle) et lui se retrouvent élevés par leur père alcoolique, leur mère les ayant tous abandonnés pour vivre avec un homme du groupe de soutien.
À l’école, il est assis à côté d’une fillette musulmane, alors que son père affirme que ce sont les musulmans qui ont tué sa sœur.
Mais Jamie possède quelque chose qui va les sauver, lui et sa famille. Sa passion pour ses deux idoles : Wayne Rooney, le footballeur anglais, et Spiderman.
Car Jamie va s’inventer une vie de super-héros, et guider sa famille contre l’adversité.
Ecrit à la première personne, ce roman jette un regard plein d’optimisme sur l’adversité et sur un drame terrible sans jamais tomber dans le pathos alors que le sujet, grave, s'y porterait.
Il pose aussi la question de la religion, des attentats et de l’amalgame musulmans/terroristes avec beaucoup de subtilités.
Un livre bouleversant, raconté avec innocence et justesse.

mardi 8 janvier 2013

Father de Vito Bruschini




Au cœur de la Sicile des années 30’, un village voit venir la montée du fascisme. L’escalade vers la violence gratuite amène les chemises noires, soutenus par un pouvoir défaillant, à laisser court à leur amertume et désir de meurtre.
L’aristocratie locale vit ici ses dernières heures et le prince Ferdinando Licata, surnommé u patri (le père) par les paysans qu’il protège, est contraint à l’exil.
Il fuit sa terre natale pour les Etats-Unis, où ce sera pour lui le début d’une quête de pouvoir au milieu des organisations secrètes et des mafias intestines.
Il s’impose rapidement comme le parrain des parrains, alors que la menace de la Seconde Guerre Mondiale gronde.
Father est à la fois une saga historique (de 1920 à 1943, de la Sicile au Bronx) et un roman policier où se mêlent mafias, secrets, meurtres ou encore persécutions raciales.
L’écriture est efficace et nous permet de jongler facilement entre les diverses époques, les divers lieux et les différentes intrigues que propose ce roman.
Vito Bruschini nous livre, à travers un personnage certes fictif mais inspiré, les rouages de la mafia sous les nouvelles révélations des relations italo-américaine au cours de la Seconde Guerre Mondiale.

jeudi 18 octobre 2012

Mr.Peanut de Adam Ross




« La première fois que David Pepin rêva de tuer sa femme, ce n’était pas lui qui la tuait. Il imagina une intervention divine providentielle. »
Ainsi commence l’aventure (ou plutôt la mésaventure) de David Pepin, marié depuis treize ans à Alice. Un mariage au départ sans histoires qui commence à dérailler quand Alice débute une série de régimes qui la rend exécrable. Mais qu’importe pour David, il aime sa femme, même obèse et invivable.
Jusqu’à ce qu’il commence à rêver de plus en plus à sa mort. Pour lui, auteur en panne d’inspiration qui peine à terminer son roman, ce serait en effet une belle solution pour retrouver le calme nécessaire.
Alors, quand Alice est retrouvée morte à cause de cacahuètes, elle qui y est pourtant allergique, les soupçons se portent naturellement sur David, suspect idéal dans cette affaire.
Dans ce sombre tableau de la relation conjugale, Adam Ross nous plonge dans une autopsie à la fois cynique et drôle du mariage.
La psychologie de Mr Pepin (Mr.Peanut en VO) et de sa femme sont creusées jusqu’à l’extrême, dans les recoins les plus obscurs de la psychologie de couple.
Un jeu de miroirs entre trois couples se met en place et nous plonge dans leur intimité pour découvrir le fin mot de cette histoire.
Adam Ross nous offre ici un thriller psychologique bourré d’humour noir. À découvrir absolument.

mardi 25 septembre 2012

La mer, le matin de Margaret Mazzantini




C’est l’histoire de deux destins que la Méditerranée sépare.
Celui de Farid, jeune libyen qui ne découvre la mer que quand la guerre civile éclate, fuyant avec sa mère Jamila à bord d’un bateau clandestin qui les conduira en Sicile, où ils espèrent pouvoir trouver refuge.
De l’autre côté justement, Vito, dont la mère, Angelina, née en Lybie de parents italiens, a été contrainte à onze ans à fuir par le colonel Kadhafi et de rentrer en Italie. Pendant onze ans, elle a été arabe. Et depuis son retour en Sicile, ses parents et elle ne se sont jamais sentis italiens. Alors, quand Angelina apprend que les italiens peuvent à nouveau retourner en Lybie, elle entreprend ce voyage avec Vito.
Margaret Mazzantini traite dans La mer, le matin d’un aspect bien souvent méconnu du conflit italo-libyen : celui des colons italiens chassés de Lybie, qu’ils considèrent comme leur maison, et contraints de rentrer dans une Italie qui n’est plus la leur.
L’auteure utilise un style très oral, mais efficace, où le principal personnage du roman pourrait être la mer, point commun de ces deux familles. D’un côté la mer pour fuir la guerre, de l’autre, celle pour rentrer à la maison.
Mais La mer, le matin c’est aussi cette beauté du mélange des cultures, les anciens arabes jouant aux dominos avec les italiens, la cirerie où les parents d’Angelina confectionnent des bougies pour chrétiens et musulmans, bénies par curés et imams, pour Noël et le Ramadan.
Après Venir au monde, Margaret Mazzantini se confirme en conteuse hors-pair, qui mêle habillement l’histoire de ces deux familles avec l’Histoire (avec un grand H) de la Lybie et de la Sicile, deux terres séparées par une mer, la Méditerranée.

lundi 14 mai 2012

Mort de Bunny Monro de Nick Cave




Bunny Monro le sait, il va crever. Représentant en cosmétique plus porté sur le sexe extraconjugal, l’alcool et les bouffées de Lambert et Butler que sur son rôle de père, il va subir de plein fouet le revers à son mode de vie quand sa femme – dépressive et malheureuse – se pend devant son fils (autiste ?) de neuf ans qui ne lève le nez de son encyclopédie seulement que pour s’assurer que son père adoré pourra remettre de l’ordre dans ce merdier qu’est leur vie actuelle. Bunny et Bunny Jr. décident alors de tailler la route à travers l’Angleterre pluvieuse, au bord d’une Volvo jaune au coffre rempli de cosmétiques et au son du shorty doré de Kylie Minogue.
Mort de Bunny Monro est un road trip décalé mais touchant, au second degré délirant et à l’humour totalement débridé.
Nick Cave, compositeur et chanteur du groupe « Bad Seeds », sait s’y prendre pour déranger et bousculer son lecteur, qui, un brin vicieux, en redemande, jusqu’au final tragique mais irrémédiablement beau.
Un roman tragi-comique qui fait mouche.

mercredi 18 avril 2012

Maruzza Musumeci de Andrea Camilleri



Après quelques années passées en Amérique, Gnazio, émigré sicilien, décide de rentrer au pays. Il achète une terre en bord de mer, dont la légende dit que l’ancien propriétaire de celle-ci serait mort après avoir surpris une étrange créature sous l’olivier millénaire.
Consentant enfin à se marier, il laisse la mère Pina, guérisseuse et entremetteuse du village, lui présenter Maruzza Musumeci, une femme d’une beauté troublante mais qui, certains jours, se prend pour une sirène…

Andrea Camilleri abandonne ici le policier et son commissaire Montalbano pour nous raconter, à travers un conte fantastique, le destin d’une famille sicilienne de 1895 à 1943, invasion de la Sicile lors de la Deuxième Guerre Mondiale.
Pour cette histoire, il s’inspire d’un conte traditionnel sicilien qui narre le mariage d’un paysan et d’une sirène.
Remis dans le contexte historique de la Sicile et de l’époque (même si la province de Vigatà est totalement inventée par les soins de l’auteur), ce conte se modernise pour donner un récit presque réaliste, mais teinté d’éléments fantasques qui donne un côté onirique, léger et magique à l’histoire.
Habitué à un langage âpre et au patois sicilien, Camilleri rivalise de trouvailles verbales qui donnent un ton si particulier au récit.

Alors prenez confortablement place sous l’olivier millénaire, et laissez-vous bercer par le chant des sirènes.

lundi 30 janvier 2012

Extrêment fort et incroyablement près de Jonathan Safran Foer



Oskar a neuf ans. Il est doté d’un QI hors du commun et d’une imagination hyperactive qui va le conduire dans l’une de ses énigmes qu’il aimait tant, la plus grande, celle de son père mort un an plus tôt dans les attentats du 11 septembre, qu’il appelle « le pire jour ».
Oskar, en inventeur de génie (il correspond d’ailleurs avec le grand Stephen Hawkins) et détective des situations les plus loufoques (armé de son détecteur de métal dans Central Park), se lance à travers les quatre coins (et les cinq - ou six ? - districts) de New York, dans la quête d’une serrure qu’est censée ouvrir une clé trouvée le lendemain de la mort de son père.
C’est un livre étrange, puzzle qui commence par trois images : une serrure, un vol d’oiseau et un immeuble. On y plonge dedans au début assez septique, pour se laisser ensuite entraîner sans retenue. « Hein, quoi, qu’est-ce ? » comme dirait Oskar.
On suit en parallèle une autre histoire, celle des grands parents d’Oskar qui, en fin de livre, parviendront à résoudre le drame originel de leur séparation.
Après Tout est illuminé, Jonathan Safran Foer nous revient avec un magnifique récit, « extrêmement fort » comme l’annonce le titre, à l’écriture tout simplement exceptionnelle.
Le deuil de cette perte raconté par la voix d’un enfant de neuf ans est bien entendu le principal atout et l’originalité du livre.
Mais ce roman est tellement plus. Du récit puzzle à la construction de l’intrigue, en passant par les répliques cultes (ou en français*) de cet enfant surdoué et curieux de tout, qui s’interroge sur la vie d’une manière exceptionnelle :
« C’est tout de même bizarre que le nombre de morts augmente alors que la terre reste de la même taille, ce qui fait qu’un jour il n’y aura plus de place pour enterrer personne, non ? »
Quand un enfant de neuf ans nous fait méditer sur la vie.

mardi 10 janvier 2012

Et que le vaste monde poursuive sa course folle de Colum McCann



"Et que le vaste monde poursuive sa course folle", en voilà un joli titre pour un merveilleux roman (même si le titre original reste beaucoup plus simple : Let the great world spin).
Le roman s’ouvre sur la performance, tirée d’un fait divers réel, du funambule qui marcha sur un fil tendu entre les Twin Towers en août 1974.
McCann se sert de ce fait divers pour dresser les portraits de plusieurs personnages : Corrigan, prêtre irlandais qui cherche Dieu au milieu des prostituées dont Jazzlyn et sa mère, deux prostituées du Bronx, font partie ; Claire, la mère d’un soldat mort au Vietnam ; et d’autres… Personnages qui vont croiser leur destin avec, pour fil conducteur, le funambule et cette traversée entre les tours jumelles alors encore debout !
Roman parfois très dur, l’auteur y décrit une Amérique miséreuse : le Bronx, sa pauvreté, sa violence, son racisme, la drogue, ou encore la douleur des guerres et la perte des enfants. Autant de sujets lourds à porter, mais l’écriture est contrôlée et efficace, et on se laisse bercer par ces destins à la manière du funambule entre les deux tours.
Un roman fleuve où les destins s’entremêlent pour restituer toute l'effervescence d'une époque.

Big Fish de Daniel Wallace



Edward Bloom, héros de légende ou simple V.R.P ?
Cet affabulateur incapable de rester sérieux ou de grandir, raconte sa vie par des histoires à dormir debout dans un Alabama mythique rempli de poissons volants géants, de villes fantômes et de personnages hauts en couleurs, où se confond rêve et réalité, mythes et légendes.
Son fils ne connaît sa vie qu’au travers de ses récits fantasques et farfelus. Mais au cours du dernier voyage d’Edward (sa mort), il vient au chevet de son père pour lever le voile sur sa vie.
Un conte merveilleux, étrange et bouleversant où un père (finalement le gros poisson insaisissable de l’histoire) refuse de jouer la comédie de l’âge adulte et où, avec un brin de poésie, la vérité peut s’enjoliver sans mensonge.

Conversation en Sicile de Elio Vittorini



Silvestro est un homme fatigué, perdu et un peu dépressif. Vivant dans une Italie fasciste, il n’aspire plus à rien. Une lettre de son père va faire résonner en lui l’envie de retourner sur les traces de son enfance, en Sicile.
Passent Florence, Rome, Naples, la Calabre. La « conversation » s'engage à bord du ferry-boat, d'abord avec « de petits Siciliens de troisième classe », pour se poursuivre sur le quai de la Gare maritime de Messine, puis dans le train à destination de Syracuse, et enfin chez sa mère, où il débarque quasi à l’improviste après quinze années d’absence.
Dans chacune de ces « conversations », il est surtout question de la misère, de la pauvreté, de la difficulté à exister dans ce monde en guerre (même si les mots " guerre " et " fascisme " ne viennent jamais sous la plume de Vittorini).
Le récit prend place dans une Sicile certes belle, mais miséreuse, marquée par la maladie et la mort, très réaliste par le côté autobiographique que donne l’auteur à son texte. Elio Vittorini, premier rédacteur en chef de l’Unita (quotidien du Parti Communiste italien) était en effet marqué par la censure de son pays et de l’époque. Bien qu’il annonce le contraire dans une note en fin de livre pour échapper à cette censure (roman sicilien publié en 1937), de nombreux éléments concordent et prouvent que la Sicile qu’il décrit dans son roman est bien la Sicile de son enfance. La fiction dissimule ici l’autobiographie.
Un récit très beau mais aussi très dur.

lundi 9 janvier 2012

L.A Story de James Frey



Los Angeles, magique mégalopole aux mille facettes qui offre des possibilités infinies : du moins, en apparence.
Dans ce portrait dense d'un L.A contemporain, on découvre le destin d'une poignée d'âmes perdues, broyées par cette machine infernale qu'est la ville. On y fait la connaissance d'une jeune mexicaine complexée, d'un acteur homosexuel et narcissique, d'un jeune couple en cavale et d'un clochard de Venice Beach au grand coeur. D'autres personnages, plus d'une centaine, viennent s'ajouter au tableau, déchirés par les rêves, gobés par l'ampleur de cette ville monstre.
Lors de petits intermèdes de " non-fiction ", James Frey nous livre des informations factuelles, courtes anecdotes, parfois drôles, parfois plus graves, sur la Cité des Anges.
On est frappé par la démesure et la folie de la ville.
L'écriture hachée, presque scénaristique, brisant les codes de syntaxe et de dialogues habituels, donne une tournure nerveuse et haletante au récit.
Une oeuvre tentaculaire où le personnage principal est en fait la ville elle-même.

Le dernier testament de Ben Zion Avrohom



A quoi ressemblerait le Messie s’il débarquait en plein milieu de New-York au vingt-et-unième siècle ?
James Frey nous livre ici l’histoire d’un messie d’un type bien différent de celui auquel on s’attend.
On y suit le parcours de Ben, type banal, dépravé, abandonné par sa famille qui se contente de prendre ce qu’il a sous la main, comme ce job d’agent de sécurité sur un chantier. Mais tout change le jour où un accident sur le chantier le blesse là où il aurait du être tué, se retrouvant plongé dans le coma. Véritable miraculé, son réveil sera d’autant plus révélateur puisque notre cher Ben sera changé, capable alors de parler à Dieu, et de connaître LA vérité absolue du monde.
Ce nouveau « Messie », qui ne se proclame pas comme tel, et qui rejette en bloc toutes les religions comme étant les plus grandes fraudes de l’Histoire, est l’opposé de la représentation classique qu’on peut se faire de Jésus. Mais pourtant, ce qu’il prône au fond se rapproche étrangement du message « original » de ce dernier, avant que n’arrive l’Eglise et ses règles bien humaines, critiquées comme étant responsable de la chute de notre civilisation.
La société moderne n’est pas épargnée non plus, qui dans cet ouvrage en prend pour son grade à tous les niveaux, et  est clairement décrite comme un monde sur sa fin, qui se voile la face et détruit peu à peu les êtres humains.
Ancien dépravé, fataliste, mystique, charismatique, mais en même temps pur amour, ce Messie et son parcours ont de quoi en dérouter plus d’un.
L’auteur prend le choix d’écrire cette histoire par l’intermédiaire de « témoins » (James Frey aimerait nous faire croire que ce roman est basé sur des faits réels comme le montre les remerciements adressés aux soi-disant interviewés), qui nous font découvrir leur expérience et leur rencontre avec Ben Zion Avrohom. Tout est donc décrit de façon très personnelle, très intime, avec les tripes.
Ce livre est donc extrêmement intéressant à lire, à condition de savoir très clairement prendre ses distances.  Car il semble clair qu’on a ici à faire à une violente attaque contre l’ensemble des religions et des fidèles, ainsi que d’insultes répétées envers la société.
A ne pas mettre entre toutes les mains néanmoins, car en dehors de son aspect antireligieux et anti société, ce livre a pour but clair de nous mettre une claque.
L’écriture, comme dans son précédent ouvrage « L.A Story », est hachée, brisant les codes de syntaxe et de dialogues habituels, et donne un ton haletant au récit.
« Dans ce livre, j'essaye d'imaginer l'histoire telle qu'elle serait si le Messie, ou Jésus-Christ, était toujours vivant et vivait à New-York en plein 21ème siècle. À quoi est-ce qu'il ressemblerait, en quoi est-ce qu'il croirait, comment est-ce qu'il vivrait ? Il aurait des liaisons avec des hommes, engrosserait les filles, il soignerait les malades et pratiquerait l'euthanasie… » déclare l’auteur dans une interview.
Vous êtes prévenu !

Choke de Chuck Palahniuk



La première règle de « Choke » est : Il est interdit de parler de « Choke ».
La seconde règle de « Choke » est : Il est interdit de parler de « Choke ».
Hé oui, quelques années après le majestueux Fight Club, Chuck Palahniuk revient et frappe toujours aussi fort avec Choke !
Bon, parlons-en quand même un peu.
Choke (s’étouffer en français) c’est un univers hallucinant composé de sexooliques (drogués du sexe), d’étouffements alimentaires volontaires et intempestifs, d’arnaque, de tromperie, de Jésus, de collection de cailloux et j’en passe !
Victor Mancini bosse dans un musée vivant et souffre d’une terrible maladie : il est sexoolique (attention je vous vois venir) Il tente tant bien que mal de guérir en se rendant aux réunions de sexooliques anonymes et se saigne pour payer la maison de retraite de sa pauvre mère atteinte de démence. Il va donc régulièrement dans des restaurant chics et s’étouffe, attendant d’être secouru par des gens qui, il le sait bien, trouvent dans ce sauvetage une gratitude inespérée (entendez par là qu’ils se sentent responsable de lui et lui donnent de l’argent). Mais sa vie va basculer quand sa mère lui apprend qui serait en fait son véritable père…
Dès les premières phrases, l’écriture fait mouche. C’est simple, c’est efficace, ça secoue comme une bonne baffe dans la gueule. Et on adore !
Le final nous laisse sans voix et on s’oblige à une seconde lecture pour comprendre comment on a pu passer à côté d’un truc aussi gros.
Avec son corrosif qui dresse un portrait d’une Amérique tarée et totalement névrosée, Chuck Palahniuk apparaît encore après Fight Club et Survivor comme l’un des auteurs majeurs de notre époque dans sa capacité à exposer les travers d’une société aliénée.

La bâtarde d'Istanbul d'Elif Shafak




« La bâtarde d’Istanbul » pose une question essentielle : Que sait-on vraiment de ses origines ?
Evoquant le génocide arménien et le massacre des Kurdes, ce roman raconte l’histoire de deux familles :
L’une turque, forte en gueule et en caractère, qui vit à Istanbul.
L’autre arménienne, installée à San Francisco après le génocide, religieuse et prude, sauf pour Rose, remariée avec…un Turc !
Quand la fille de celle-ci se rend à Istanbul pour rencontrer la famille de son beau-père et en apprendre plus sur ses origines, elle se lie d’amitié avec la plus jeune de la famille turque. Celle que l’on surnomme la « bâtarde » et qui cherche à savoir qui est son père. Beaucoup de terribles secrets seront mis à nus.
Prétexte pour nous parler de l’histoire de la Turquie, pays en mal d’identité, de littérature et de musique (à travers les deux jeunes filles), ce roman parle aussi de deux religions différentes mais de deux cultures très proches, la cuisine en particulier, très présente dans le livre. Les plats décrits nous donnent l’eau à la bouche et les titres des chapitres sont délicieusement évocateurs.
Un livre où le choc des cultures n’est pas forcement un « choc » et où toutes les vérités ne sont pas bonnes à connaître.